Je vous propose de mettre en ligne une nouvelle histoire chaque mois.
Histoires d'Ours
L'animal le plus abhorré et le plus adoré à la fois. Depuis la nuit des temps, 25 millions d'années, jusqu'au milieu de notre siècle, l'ours fût le premier ennemi de l'homme, haï avant d'être respecté, jusqu'à finalement le trouver plus souvent en peluche dans le lit des enfants que réel et en liberté. Plus proche de nous, il s'est réfugié dans les Pyrénées mais il est en voie de disparition. Si l'ours reste du domaine de l'inconnu pour une majorité d'hommes, il est en revanche pour d'autres connaisseurs, tel Jean-Jacques Camara, synonyme d'ami, celui que l'on respecte à tout prix quelle que soit son humeur. Si d'aventure son comportement nous devient soudainement inexplicable, alors que nous le brusquons (on ne brusque pas un ami) dans un moment d'inadvertance, ne nous étonnons pas que son humeur nous transforme en peluche, car lui aussi, l'ours, est un enfant qui aime jouer.
février 2006 :
1/ Le souvenir de Caroline
Dans la chambre noire d'un laboratoire photographique, Caroline distingue vaguement son interlocuteur néophyte dans la pénombre rougeâtre de la pièce. Elle retire une photo du fixateur et l'égoutte. Dans cette intimité, son adolescence aventureuse aux Amériques lui revient en mémoire. Caroline, trempe une photo dans le révélateur à l'odeur chimique et se laisse emporter dans ses souvenirs d'antan. Maintenant il n'est plus question de technique photographique. Elle raconte.
Elle voyageait avec ses parents et sa meilleure amie de l'époque, dans la région des Grands Lacs, à la frontière entre les Etats-Unis et le Canada. Ils avaient roulé une bonne partie de la journée pour atteindre une route de campagne, au nord du grand lac Huron. L'automne était à son paroxysme, l'été indien en somme. La journée avait été belle, mais le soir venu, la brise du nord apparut. La famille trouva une merveilleuse clairière non loin de la route. Les parents s'installèrent dans la caravane et conseillèrent aux filles, de monter la tente canadienne à l'autre extrémité de la clairière. Ainsi, chaque groupe savourerait son indépendance.
Toute la famille dîna dans la caravane, alors que le soleil rougeoyait au travers des pins. Une odeur de lard frit s'exhalait du hublot de l'habitacle pour se répandre dans la forêt, au sud, en direction du lac. Caroline et son amie Murielle, incomplètement repues, emportèrent avec elles le dessert sous la tente. Elles chahutèrent quelque temps avant de trouver le sommeil. La lune se levait au-dessus de la cime des pins qui ondulaient sous le vent. Les arbres se dessinaient comme des ombres chinoises sur la toile de tente. Cela fit rêver Caroline ; elle se croyait sur le navire qu'elle avait emprunté pour traverser l'Atlantique.
Ses yeux se fermèrent, mais soudain, ce qu'elle prit pour une bourrasque de vent éveilla à nouveau son regard. Tout un pan de la toile de tente se compressait à un rythme digne d'une tempête, lui frôlant le visage alors qu'elle était allongée. Les deux piquets vibraient aux mêmes pulsations. Le souffle du vent ne correspondait pas à ce mouvement violent, elle s'en rendit compte et s'en étonna. Non qu'elle fût apeurée, car Caroline était d'une nature forte, instruite de la vie de telle sorte qu'aucun événement inconnu ne pouvait lui rester longtemps inexpliqué. A n'en pas douter, quelqu'un appuyait sur la toile, comme pour tester sa résistance, son élasticité. Cette vulgaire blague, pouvait venir de son père, mais elle l'aurait entendu s'approcher puisqu'elle ne dormait pas ! Alors elle restait bouche bée, clignant des yeux pour éclaircir sa vue, réfléchissant pour mieux comprendre cet événement surnaturel.
Muriel se réveilla vaguement. Emmitouflée dans son duvet, elle bougonna quelque chose comme : "n'as-tu pas fini de bouger ! ". Sur ces mots, les tremblements de la tente cessèrent. Caroline put ouïr un léger bruissement au pied de la tente, et cela lui redonna la parole : "Tu délires ou quoi ?" cria-t-elle. Et là, la chose sembla s'éloigner vers le bois d'où un craquement de branche se fit entendre. Caroline s'extirpa de son duvet pour jeter un oeil au-dehors, bien sûr elle ne vit aucune âme remuer dans la pénombre. Ce zigoto devait posséder une agilité extraordinaire ! Elle se persuada que ce ne pouvait être son père, pas plus qu'un animal car elle ne connaissait aucune bête capable d'effectuer des mouvements à la fois aussi précis, violents, et ordonnés. Un rôdeur, pensa-t-elle. Et elle alla se blottir tout contre Murielle, qui ronronnait déjà comme un chat. Puis, ses pensées s'évanouirent en songes.
Un corbeau croassa dans l'aube et Caroline s'éveilla. Elle bailla et l'oiseau s'envola. Elle émergea de sa tente, se vêtit prestement afin d'effectuer une reconnaissance des environs. L'étrange apparition de la veille la turlupinait. Guettant toutes traces de rôdeur, elle observait alentour lorsqu'elle repéra une paire d'empreintes entre deux touffes d'herbes mouillées par la rosée. Son esprit s'éclaircit: À n'en plus douter le rôdeur était un ours ! Caroline, guidée par une sensation du fond de son être, suivit les traces jusqu'à la lisière de la forêt où là, elles disparaissaient. Curieuse, la jeune fille s'introduisit dans l'enceinte du sous-bois. Baignés par les rayons de soleil obliques qui filtraient au travers des troncs d'arbres, les végétaux fumaient sous l'effet de la condensation. Elle marcha au milieu de cette nature en éveil jusqu'à une petite clairière. Là, elle sentit un léger souffle sur son visage.
Elle avançait contre le vent. L'ours ne put détecter son odeur suffisamment tôt pour éviter sa présence humaine. Pour Caroline ce fut une apparition, pour le jeune ours ce ne fut pas vraiment une surprise, puisque durant la nuit, il avait déjà senti l'odeur de la jeune fille. Il se figea solidement sur ses quatre pattes en attente d'un dénouement capable de combler sa curiosité : qu'était donc cet objet animé marchant sur deux pattes ? De son coté, Caroline s'immobilisa. Sans vraiment le vouloir, elle réagissait exactement comme il le fallait pour lier connaissance avec douceur. Elle connaissait de réputation ce genre d'animal velu et imposant. On lui avait signalé maintes fois la férocité qu'une rencontre pouvait provoquer. De son côté le jeune ours possédait dans les gènes de sa mémoire olfactive une information lui indiquant qu'il devait s'écarter du chemin du bipède. Tous deux avaient au moins un point en commun : c'était la première fois qu'ils rencontraient une variété d'être vivant physiquement inconnu. Pourtant, les rencontres de ce genre ont malheureusement trop souvent manqué de douceur. Les raisons qui guidèrent la jeune fille et le jeune ours vers une confrontation pacifique prennent leurs sources dans la complexité de leur éducation, leur culture réciproque, mais aussi dans leur état d'esprit du jour. Une chose est sûre, tous deux étaient victimes d'une peur bien légitime, celle issue d'un événement nouveau.
L'expérience montre que les conséquences de la peur dans cette situation se traduisent souvent par un combat aveugle ou par une fuite éperdue. Mais la peur de Caroline et celle, toute relative, de l'ours, furent couronnées de succès, chacune à sa manière. S'apercevant mutuellement, ils se figèrent avant d'effectuer un mouvement de recul puis, s'établirent dans une position d'expectative, à l'affût, prudents, curieux. Sous l'émotion, Caroline s'assit en tailleur au sol, alors que la bête velue décrivait des mouvements d'approche en diagonale, le museau en l'air. Un soupir s'échappa des frêles poumons de l'adolescente, le jeune animal pivota sa tête de côté comme pour attraper le ruban d'haleine qui s'effilochait à hauteur de ses narines. Le message qu'il détecta n'était pas pourvu d'intention violente, ni de frayeur provenant d'une vulgaire proie. Mystérieusement, cet effluve portait un signal inconnu dans la mémoire olfactive de l'ursidé. Au premier plan odorant, il percevait les restes de nourriture qui l'avaient guidé durant la nuit jusqu'à la tente. En arrière plan il ressentait une vague sensation de respect que lui allouait le bipède. Mais la passivité de ce dernier lui inspira neutralité et analyse.
Au sommet des pins, des écureuils toisaient la scène, surpris eux-mêmes par la tournure que prenait la rencontre. Caroline ferma les yeux, l'ours continua nonchalamment son chemin droit devant lui, décrivant un arc de cercle à hauteur de la forme humaine. "Décidément elle m'ignore" pensa l'ours. Puis il cessa de se poser des questions et disparut dans le sous-bois en quête de son déjeuner.
Lorsque Caroline ouvrit les yeux, Murielle arrivait en courant par derrière en la fustigeant : "mais où étais-tu donc ?"
Dans la pièce sombre où le jeune homme écoute l'histoire d'ours de Caroline, il y a désormais une ambiance magique. Celle-là même qui l'inspire, pour répondre à son désir inassouvi de la découverte du monde, au-delà des océans et des terres inconnues. Il n'y avait pas que la photo de révélée.